Il n’a pour tout bagage que les vêtements qu’il porte et une paire de chaussures. Et un bonnet en laine rouge qui lui cache la moitié du visage... Il est 9h du matin, il découvre l’endroit où il va devoir vivre désormais. Il ne sourit pas, ne parle pas. J’imagine l’angoisse qu’il doit ressentir...
Toute la matinée il se tient à l’écart des autres enfants, refusant de jouer avec eux, jouant simplement avec un caillou qu’il a ramassé dans la cour. Il ne parle toujours pas. Il reste assis par terre, loin des autres, et de temps en temps ose un regard vers nous... un regard inquiet...
En ce mois de février, le soleil tape fort l’après midi en montagne. Il fait très chaud. Tellement chaud. Mais Prakash refuse pourtant de quitter son bonnet de laine rouge. Il s’accroche à lui, devient violent quand on essaie de lui enlever. Il donne des coups de pied, s’enfuit en courant et en criant... il s’accroche à ce bonnet comme à une bouée de sauvetage. Je pense qu’il le rassure - seul élément de son univers d’avant...
Il refuse tout contact avec qui que ce soit. Seul Bishmah, un jeune népalais qui nous a accompagnés à Gaikhur parvient à l’approcher sans qu’il s’enfuit. Mais le petit garçon se montre méfiant et ne veut toujours pas ôter son bonnet. Il faut lui laisser le temps de s’habituer à son nouvel environnement. Tout est nouveau pour lui ici. Ou vivait il avant ?
Puis, le temps se fait complice, et progressivement, heure après heure, Prakash s’habitue, se calme...
Il ne fuit plus quand je m’assois à coté de lui ou quand je lui tends un biscuit. Il ne fuit plus quand les enfants l’entraînent dans une ronde des plus bruyantes. Parfois même, je vois un sourire se dessiner sur ses lèvres... oui, il s’habitue enfin...
Pour ne pas brusquer le petit garçon, on lui a laissé la journée le vieux pull rouge et jaune tout troué qu’il portait. Mais c’est l’heure d’aller au lit, et il faut donner à l’enfant des habits plus confortables. Cette fois il ne refuse pas d’enlever le bonnet rouge qu’il a gardé toute la journée malgré la chaleur. Il se laisse faire. On tente de lui enlever ensuite le gros pull miteux, et là, on s’aperçoit que la tête de l’enfant ne passe plus par l’échancrure du tricot... le petit garçon est prisonnier du vêtement. Je comprends alors qu’il a grandi sans jamais enlever son seul et unique habit. Depuis combien de temps le portait il ? Depuis combien de mois ? Jamais je n’aurais imaginé vivre un moment d’une si grande émotion... ce que je ressens à cet instant précis, je ne peux le décrire, c’est trop fort... pour la première fois je suis confrontée à ce que la misère a de plus extrême...
J’ai mal au coeur pour lui. Je serre les dents pour ne pas pleurer. La scène est trop dure... Pour libérer le petit garçon de son carcan de laine, on doit déchirer le vêtement...
On aide alors Prakash à mettre un haut molletonné et un pantalon de jogging. Il sourit enfin, passe plusieurs fois sa main sur son bras pour caresser le nouveau vêtement tout doux. Il se tourne et se retourne pour voir aussi le nouveau pantalon - un peu trop grand pour lui. Il est heureux, je sais le lire dans ses yeux qui pétillent...
Je m’approche de lui pour lui retourner le haut de son pantalon et l’ajuster à sa taille. Cette fois, il ne me repousse pas, et même sa main se pose sur mon épaule pendant que je remonte son pantalon. Il y a quelques heures seulement, il m’aurait bousculée violemment ou donné des coups de pied...
Il va s’habituer vite maintenant, j’en suis sûre, et le voir sourire est le plus beau cadeau de cette journée de février...




